A PROPOS / ABOUT

Dorothée Louise Recker
L’art de la nuance

par Julien Verhaeghe
critique d’art et commissaire indépendant

Sans doute peut-on dire du travail de Dorothée Louise Recker, pictural pour l’essentiel, qu’il développe un langage lié à une certaine idée de la nuance. Il est vrai que l’on rencontre, au détour de ses différentes compositions, des trames plastiques qui arborent une dimension indivise et brumeuse, comme si elles étaient marquées par une forme d’indétermination visuelle. C’est ce que l’on constate dans les compositions à la texture granuleuse, mais aussi dans les dégradés qui quelquefois paraissent aériens, d’autres fois plus sourds. Les étendues colorées, parsemées de grains de sable, sont rugueuses ; leur contenance rappelle le papier de verre, mais présentées à la verticale et s’offrant à une vue frontale tout en investissant un format parfois conséquent, elles donnent le sentiment d’une fusion entre surface et profondeur, de telle sorte que le proche et le lointain en soient indissociables.

Dans les compositions de Dorothée Louise Recker, le caractère indécis, nuancé, naît ainsi de l’incapacité qu’a l’œil à se fixer quelque part. C’est alors que l’on entrevoit, dans ce travail, toute une sémantique de la spatialité, du déplacement, peut-être aussi de la géographie. En premier lieu, car l’amalgame entre le visible et le tactile incite le regard, privé de repère, à déambuler sur la surface de la toile, à épouser les reliefs puis à s’en éloigner afin d’adopter une vue d’ensemble. Des distances abstraites sont parcourues, des écarts insondables restent palpables, ce qui est d’autant plus visible dans les travaux qui reposent sur des surfaces froissées, étant donné qu’avec ces innombrables plis, les toiles s’apparentent désormais à des cartes tapissées d’irrégularités topographiques. En second lieu, dans d’autres compositions, celles qui par exemple font appel à des éléments concrets tels que le palmier ou le parasol, car les ambiances ou les climats qui en résultent se font synonyme de paysage, plus précisément, d’un certain type de paysage. Si un ailleurs et des contrées reculés émergent, c’est en effet un imaginaire exotique, estival, qui intervient, quasiment de façon inconsciente, pour signifier des atmosphères teintées de chaleur et d’évasion. L’acte de perception revêt ainsi une dimension spatiale à travers ses allusions et ce travail sur la nuance, sur la couleur, mais également parce qu’il possède, dans une certaine mesure, une réalité cognitive, en se focalisant sur les impressions et les évocations subreptices de la mémoire, l’imagination et la projection mentale.

Bien que la couleur soit centrale chez Dorothée Louise Recker, sans doute le principe même du dégradé est-il ce qui caractérise le mieux la faculté qu’a le regard à se mouvoir au-devant de la toile. Le caractère spatial de l’acte de perception, en plus d’immerger et d’imprégner le spectateur, relève en effet d’un cheminement chromatique, dans la mesure où, en renvoyant au passage graduel d’une couleur à une autre, tout dégradé témoigne d’une transition, d’un déplacement, affirmant du même coup des géographies distinctes qu’une multitude de variations de couleurs, infimes et intermédiaires, vient raccorder de façon rétinienne. C’est ce qui explique, dès lors, ces textures vibratoires et élégantes, comme si elles procédaient d’une sorte de chorégraphie quelque peu inaudible, alors que l’on ne peut s’empêcher de songer à l’affluence de ces coups de pinceaux, épars et sporadiques, qui constamment veillent à effacer la traine de couleur qu’ils déposent derrière eux. La pratique du dégradé chez Dorothée Louise Recker, de cette façon, donne corps à ces surfaces immatérielles. Les teintes en deviennent sensuelles, organiques, comme si elles enjoignaient le regardeur à réagir auprès d’elles, à travers sa chair aussi bien qu’à partir de ce qu’il imagine de l’œuvre.

Le principe du dégradé est donc, à l’évidence, une manifestation achevée de la nuance. La nuance, littéralement, cet entre-deux d’où cohabitent des ordres contraires avec, d’un côté, le surcroît, la remembrance et l’allusion, de l’autre, le sentiment du vide, du rien ou de l’inerte. Aussi, cette présence inqualifiable entre les règnes est peut-être ce qui permet de prendre la mesure du travail de Dorothée Recker : si l’on s’arrête à la surface, en effet, les teintes abondent et rayonnent, elles se situent parfois même à la frontière de l’exubérance ; mais plus loin, dans la profondeur, on y décèle des espaces indéfinis, latents, presque un silence. On comprend alors que la nuance est aussi un amalgame entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre la présence et l’absence. Si on perçoit une forme de retenue, de réserve, comme pour signifier sans trop en dire, ou bien pour affirmer dans le même temps que l’on voile, peut-être est-ce également parce qu’il subsiste, chez Dorothée Louise Recker, quelque chose de l’ordre de la faille ou de l’imperfection, comme le suggèrent, déjà, ces surfaces chromatiquement pures, mais finalement granuleuses. C’est alors que l’on en revient à ces compositions, à ces atmosphères ou ces crépuscules sans nuage qui, en se faisant le reflet d’un ailleurs, témoignent d’un lieu qui manque. Le manque, ou bien l’oubli, à moins que ce ne soit la perte. Il y a, dans tous les cas, une forme de finesse dans le fait de montrer sans pointer, peut-être même une vraie habileté dans la faculté à transporter, en dévoilant si peu de choses.


Mon travail fait état d’une perception dominée par une approche sensible et sensuelle, transposée par la couleur et par le geste. Tableaux, photographies, films et objets sont les formes plurielles de l’expression de ce rapport au monde. Par les variations de matières et de supports, je cherche la continuité d’un univers. La peinture en demeure la ligne de force ; j’ai recours aux autres médiums comme à des manifestations satellites, dans une volonté d’ouverture de ma pratique de peintre. Elles la nourrissent tout autant qu’elles la prolongent.

Les tableaux s’ordonnent à première vue en fonction de l’absence ou de la présence de signes. Vide, disparition, surgissement – plutôt qu’abstraction versus figuration. Si les gradations colorées suggèrent en premier lieu des espaces aériens, elles nous opposent aussi leur artificialité, leur nature même d’artefact. Le vide ici est plein de couleur, en tension avec la densité des couches, l’intensité de la saturation. Cette ambivalence est inhérente au processus pictural en lui-même. Dépositaire de mes gestes successifs, la surface peinte les livre effacés par leur propre répétition ; les couleurs s’y dissolvent, absorbent la trace du passage de la main. Cherchant ainsi à me soustraire, je constate l’impossibilité d’y parvenir : l’imperfection, si discrète soit-elle, révèle toujours le procédé. J’y reconnais une juste expression de ma quête, et une perspective de prolongement de mon travail. A contre-courant de l’effacement, j’appelle alors le geste à se manifester ouvertement. Peinte puis froissée et retravaillée par glacis, la toile dévoile une peinture négative, aléatoire, une trame par soustraction. L’usage de mortiers décline ma recherche autour de la matérialité de la couleur, révélatrice d’une réalité palpable, terrienne.

Le sable est un de mes matériaux de prédilection. Par sa nature même, il nous renvoie aux notions de tangible et d’intangible, de disparition, d’insaisissable. Il me permet aussi d’invoquer un univers maritime, solaire, méditerranéen, balnéaire enfin, qui m’est proche et repose à la source de mon de mon désir créatif. Qu’ils soient vierges ou peuplés de signes, mes tableaux sont toujours des paysages, des fenêtres vers un ailleurs familier. Film et photographie ont ici pour origine une démarche de diariste, promeneuse solitaire et collectionneuse d’images, blogueuse incognito. Le mur virtuel est appréhendé comme lieu à investir, en écho direct à celui de l’atelier. Face aux écrans vidéo et à l’image photographique, la peinture advient à la fois comme contrepoint et prolongement d’une narration.

Il s’agit de faire exister un espace, par la couleur et par le geste. Il s’agit de créer un univers, que je souhaite aussi immersif pour le spectateur que l’est pour moi la perception du monde qui m’entoure.

My work shows a sensitive and sensual perception, transposed by color and gesture. Paintings, photographs, films and objects are the plural forms of the expression of this relation to the world. Through the variations of materials and media, I seek the continuity of a universe. Painting remains the main line. The other mediums are engaged as satellite events, in a desire to open my practice of painter and nourish as much as they extend it.

The paintings are ordered at first sight according to the absence or the presence of signs. Emptiness, disappearance, surge – rather than abstraction versus figuration. If the colored gradations first suggest airspaces, they also oppose their artificiality, their nature as an artifact. The void here is full of color, in tension with the density of the layers, the intensity of the saturation. This ambivalence is inherent in the pictorial process itself. Custodian of my successive gestures, the painted surface delivers them erased by their own repetition; the colors are dissolved, absorb the trace of the passage of the hand. Seeking to escape, I see the impossibility of achieving it: imperfection, however discreet it is, always reveals the process. I recognize a fair expres- sion of my quest, and a prospect of extending my work. Contrary to the erasure, I call the gesture to manifest itself openly. Painted then crumpled and reworked by glaze, the canvas reveals a negative painting, random, a frame by subtraction. The use of mortars declines my research around the materiality of color, revealing a palpable, earthly reality. Sand is one of my favorite materials. By its specificity, it refers us to the notions of tangible and intangible, of disappearance, of elusiveness. It also allows me to invoke a maritime, solar, Mediterranean, seaside, which is close to me and which is at the source of my inspiration.

Whether virgin or populated with signs, my paintings are always landscapes, windows to a familiar place. Film and pho- tography have originated here as a diarist, lonely walker and collector of images, blogger incognito. The virtual wall is apprehended as a place to invest, in direct echo to that of the atelier. Faced with video screens and the photographic image, painting comes as a contrepoint and an extension of a narrative.

It’s about making a space exist, by color and by gesture. It’s about creating a universe, that I want as immersive for the viewer as it is for me the perception of the world around me.

In meiner Arbeit versuche ich, Empfindungen und sinnliche Wahrnehmungen durch Farben und Gesten sichtbar werden zu lassen. Malereien, Photographien, Filme und Objekte entstehen somit als vielgestaltiger Ausdruck dieser Beziehung zu meiner Umwelt. Durch die Verwendung unterschiedlicher Materialien und Träger, versuche ich mich der Kontinuität eines Universums zu nähern. Die Malerei ist hierbei das Hauptmittel. Andere Medien gliedern sich in dem dezidierten Versuch an, die malerische Praxis zu öffnen, indem sie sie bereichern und in ihrem Ausdruckskanon erweitern.

Die Bilder lassen sich auf den ersten Blick in zwei wesentliche Kategorien einordnen, je nachdem, ob sie von Zeichen bevölkert sind oder nicht. Die Leere, das Verschwinden, sowie das Auftauchen von Bildelementen – diese Bildsprache ersetzt einen Ansatz, in dem die Abstraktion sich von der figürlichen Darstellung absetzt. Obschon die Farbverläufe und Abstufungen bei unmittelbarer Betrachtung eine Art Luftraum evozieren, konfrontieren sie den Betrachter zugleich auch mit einer Künstlichkeit, die ihr Wesen als Artefakte bestimmt. Die Leere ist hier voller Farbe, die sich im Spannungsverhältnis zwischen der Dichte der Farbschichten und der Intensität der Farbsättigung bewegt. Diese Ambivalenz ist ein wesentlicher Bestandteil des eigentlichen Malprozesses. Als Aufbewahrer meiner sukzessiven Gesten, präsentiert die bemalte Oberfläche diese in verwischter Form, als Ergebnis der Wiederholungen. Die Farben lösen sich hier auf und absorbieren die Spur der durchziehenden Hand. Während ich durch diesen Vorgang versuche, mich zu entziehen, stelle ich jedoch stets die Unmöglichkeit des Unterfangens fest: Fehler, die noch so unscheinbar sein mögen, legen das Verfahren immer wieder bloß. Ich erkenne darin einen angemessenen Ausdruck meiner Suche, sowie eine Perspektive für die Erweiterung meiner Arbeit.

Im Gegenzug zum Verfahren, bei dem ich die Spuren meines Handelns verwische, gebe ich der Geste in meinem anderen Ansatz die Möglichkeit, sich offen zu manifestieren: Geknittert bemalt und mit Farbglasuren überarbeitet, enthüllt die Leinwand eine Art negativer Malerei, die von Zufällen geprägt ist, eine Grundlage, die durch Subtraktion erreicht wird. Die Verwendung von Mörteln strukturiert wiederum meine Recherche rund um die Materialität von Farbe, die eine haptische, irdische Realität enthält. Sand ist ein Werkstoff, den ich besonders schätze: seinem Wesen nach, weist er auf die Frage nach dem Materiellen und dem Immateriellen, dem Verschwinden und dem Ungreifbaren hin. Der Sand erlaubt mir auch, eine sonnendurchflutete maritime Welt aufzurufen, die mediterran ist und zum Baden einlädt, eine Bildwelt, die mir nahe ist und aus der ich meine Inspiration schöpfe.

Ganz gleich, ob sie von Zeichen bedeckt sind oder eine bereinigte Fläche bieten: meine Bilder sind immer Landschaften, die wie Fenster den Blick auf eine vertraute Fremde eröffnen. In diesem Kontext fügen sich Filmaufnahmen und Fotografien als ursprüngliche Mittel der Tagebuchführung ein, wie Bildersammlungen einer einsamen Flaniererin, einer Bloggerin, die es vorzieht, inkognito zu bleiben. Die virtuelle Projektionswand wird als Ort wahrgenommen, den es, ähnlich wie die Atelierwand, zu besetzen gilt. Dem Videobildschirm und der Fotografie gegenübergestellt, wirkt die Malerei kontrapunktisch und zugleich wie eine Erweiterung des Narrativs.

Es geht darum einen Raum mithilfe der Farbe und der Geste zu schaffen. Schließlich geht es um die Formulierung eines Universums, mit dem ich die Hoffnung verbinde, dass der Betrachter vollends eintauchen und sich der Erfahrung hingeben kann, so, wie ich es in der Wahrnehmung der mich umgebenden Welt erlebe.

D. L. Recker
2018